Le sanskrit, langue sacrée, langue vivante
Docteur en études indiennes, Eva Szily enseigne le sanskrit à l’École Française de Yoga dans le cadre du Diplôme universitaire (DU) Culture et spiritualités d’Asie, ouvert aux élèves de l’EFY (anciens et actuels) mais aussi aux auditeurs et auditrices libres. Dans cet entretien, elle nous décrit les origines mais aussi la singularité de cette langue sacrée.
Le sanskrit est un peu connu de certains pratiquants et enseignants de yoga puisque tout un vocabulaire, notamment les noms des postures sont formulés dans cette langue. Que pouvez-vous nous dire sur son origine ?
En Inde, le sanskrit est considéré comme la langue éternelle, langue des dieux « devabhâsha ». Elle a un double aspect : c’est une langue sacrée, liée aux rites, et aussi une langue des savoirs, favorisant une création littéraire très riche. Elle n’a jamais été une langue morte ! Jusqu’à aujourd’hui, les lettrés l’utilisent. Dans les temples, on récite et commente les textes védiques, poèmes et romans sont composés en sanskrit.
Du temps des Vedas, cette langue se nommait vâc ou vâk, « Parole », personnifiée par la déesse Sarasvatî, ou bien chandas « [texte] en vers ». Les textes védiques, c’est-à-dire principalement les Vedas, et certaines Upanisads font partie de la shruti « écoute, oreille » qui est la parole révélée, tenue pour sacrée, opposée à la smriti « mémoire » qui sont des textes traditionnels. Pour conserver ces textes, pendant de longs siècles, la transmission s’est faite oralement : onze modes de récitations ont permis d’en garder l’authenticité.
Que veut dire le mot « sanskrit » ?
Dans le mot « sanskrit » on retrouve le mot « créer ». A l’origine, le terme samskrita est un adjectif, signifiant « bien construit », c’est-à-dire il suit les règles de grammaire, définies par le premier grammairien que l’on connaisse, Pânini (5e siècle av JC) et qui fait autorité jusqu’à ce jour. Mais même Pânini n’utilisait que le terme bhâshâ « langue ». Sa grammaire ressemblait – paraît-il – à un programme informatique moderne, exigeant des commentaires. Ce qu’a fait Patanjali, le grammairien, des siècles plus tard, dans son Mahâbhâshya « Le Grand Commentaire ». Un mantra bien connu par la plupart des enseignants de yoga nous dit, que le même sage Patanjali aurait composé cette grammaire, les Yogasûtra-s et encore un ouvrage sur l’âyurveda…
C’est seulement bien après notre ère que le mot « sanskrit » désignera la langue. C’est dans le Kâmasûtra, « Aphorismes du désir », que le mot « sanskrit » désigne le nom d’une langue : où il est conseillé à l’homme cultivé de connaître le sanskrit, en dehors de sa langue régionale. Au fil des siècles, le sanskrit n’est plus seulement une langue orale. Avec l’apparition de l’écriture, commence le foisonnement des manuscrits dans tous les domaines : sciences, littérature, épopées, textes mythologiques… Bien sûr, tous les traités de yoga, comme les Yogasûtras la Hathapradîpikâ, ou les Upanishads du Yoga sont eux aussi rédigés en sanskrit.
Comment décririez-vous les spécificités du sanskrit ?
Cette langue est constituée de 50 phonèmes ou sons qui sont répartis selon leur lieu d’articulation. Certains sons partent du fond de la gorge (guttural), d’autres de la région antérieure du palais (palatal) et d’autres encore des lèvres (labial). Si bien que pour créer tous les sons du sanskrit, on utilise l’ensemble de la cavité buccale. Et le mantra des mantras, le son OM ou AUM parcourt à lui tout seul ce trajet, en commençant par A (au fond de la gorge), puis U (au niveau du palais) et enfin M nasalisé (sur les lèvres). En voilà la preuve quand on dit que ce mantra contient tout l’alphabet, voire tous les mantras ! Les sons-lettres sont désignées par le mot akshara, qui signifie impérissable, inaltérable, et désigne aussi le Brahman, l’Absolu. Avant de réciter les mantras, il est important de bien assimiler les sons afin d’être juste dans la prononciation. En effet, le son émet une vibration qui a un impact sur le corps et le mental. D’où l’importance de prononcer correctement les mantras, ces formules qui sont un moyen d’entrer en communication avec le divin. On dit que le mantra est un « corps sonore » de la conscience, l’énergie de la Parole.
N’est-ce pas une langue difficile d’accès ?
Elle n’est pas simple, c’est vrai, mais j’utilise une méthode tout à fait accessible qui permet de comprendre ses grands principes et la façon dont les sons sont structurés. Une fois l’écriture et la prononciation assimilées, on peut commencer à étudier des aphorismes et des extraits tirés des Yogasûtras ou des vers de la Bhagavadgîtâ. Il me semble qu’il est important pour les pratiquants et encore plus pour les enseignants de yoga d’avoir des notions de base de cette langue… qui est celle du yoga ! D’ailleurs ils connaissent déjà de nombreux mots en sanskrit, souvent composés de plusieurs termes comme des noms de postures. Par exemple Natarâjâsana est composé de trois termes : nata « danse », râja « roi » et âsana « posture ». Ajoutons, que c’est Shiva qui est nommé Natarâja « Roi de la Danse » ! D’accord, c’est trop facile ! Je vous rassure, il y en a des plus difficiles !
Pour finir, il semblerait que l’apprentissage du sanskrit améliore la mémoire, la réflexion. En un mot : ça vaut une cure de jouvence !
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